Cofre, un bombeur marseillais rassembleur


Il y a six semaines que je suis arrivé à Marseille. La ville n’arrête pas de me parler : par ses affiches dispersées içi et là, ses quelques murales, mais surtout, l’omniprésence des tags… Les bombeurs sont partout!

Comme je fais souvent lorsque je me trouve dans un nouveau lieu, mon regard est porté vers l’avant, vers le nouveau, vers la différence de ce qui distingue une ville d’une autre. Souvent, j’arrête et je vire la tête au-dessus de l’épaule pour revoir où je suis passé. Mais cette rétrospective a tendance à transformer le chemin, le rendre nouveau. C’est en regardant comme ça, vers l’avant, sans carte géographique, qu’on se perd dans une ville comme Marseille — avec ses rues diagonales ou souvent courbées, ses collines et ses escaliers qui nous amènent vers un nouveau quartier. C’est aussi le passage et repassage le long de ces mêmes chemins que la différence, les détails apparaissent. C’est de là que ma découverte de Cofre, un jeune cartoneur, se réalise.

Cofre est un bombeur marseillais reconnu et fort apprécié par ses pairs. J’ai remarqué son nom apparaitre sur les murs en me promenant vers La Plaine, vers des rendez-vous au Manifesten, au Guépier, à La Salle Gueule, au Dar Lamifa, au Équitable Café, au Vidéodrome, au Garage, au Casa Consolat. Mais ce qui était remarquable c’était les nouveaux tags “COFRE” qui apparaissaient d’une journée à l’autre et qui s’ajoutaient en masse au paysage de la ville. Et en différentes styles : pas typique pour un taggeur qui maintient et perfectionne son propre style de calligraphie. D’une journée à l’autre, les tags ne cessaient d’apparaitre. Je ne savais pas pourquoi, jusqu’au moment où j’ai vu au-dessus d’un ce ces tags “RIP”. Et après, des expression d’amour, de tristesse.

Ayant besoin de bombes de peinture pour fabriquer des banderoles pour La Plaine et pour el Manba, je suis allé au graffiti shop, Street Panel sur la rue Ferrari au bord de La Plaine. J’ai mentionné ma découverte de “COFRE” à la personne derrière le comptoir, et il m’a raconté que, en effet, Antoine (alias Cofre) était “king”, le roi de SNCF-SNCB-RTM-TMB-RENFE. Et il est mort à Athens juste avant mon arrivée à Marseille, sur un chemin de fer, en pleine création.

Ce qui m’a le plus touché de ce qu’il racontait, c’était que la mort de Cofre — à 19 ans — a fait tomber les conflits entre les différentes squads de bombeurs. Ils ont tous rendus hommage à Cofre, chacun dans son style et de toutes les couleurs.

Un soir nous nous sommes promené.e.s à la recherche d’une murale dédié à lui. Nous nous sommes rentré.e.s dans la petite rue Armand Bédarride, que descend du Cours Julien avec ses escaliers vers le Cours Lieutaud. Jackpot!

Il n’y avait pas que des tags, il y avait plutôt des fresques et murales. C’est surtout la murale avec son portrait et les deux chandelles qui brulaient encore qui m’ont frappé. Dans le vidéo suivant, un hommage à Antoine, des dizaines de bombeurs sont descendus dans le metro de Marseille pour ‘Cofrer’ un train entier lors de son arrêt à la station. Un hommage spectaculaire au King du metro. Dans cette même vidéo : une célébration de sa vie, un rassemblement d’ami.e.s, de collègues, de membres de sa famille devant son portrait, des sentiments émotionnels et rassembleurs palpitants.

Je viens de rentrer à Montréal et je me demande : Pourquoi avons-nous besoin d’une telle tragédie pour mettre de côté nos désaccords et se retrouver allié.e.s, complices? Et pour combien de temps ça va durer? Nos sociétés nourrissent la compétition entre nous, nous force à se battre pour acquérir de ce que nous avons besoin pour s’épanouir. La propriété privée nous exclus, nous divise, nous incite à déclarer ce qui nous appartient, de ce qui est à nous et pas aux autres puis de le protéger.

L’acte de bomber un mur avec sa signature est une appropriation de l’espace privé vers une expression publique (peut être trop banale et sans contenue à part narcissique). La mort de Cofre — et surtout la réaction de ses pairs — nous démontre que c’est possible de déterritorialiser des surfaces, d’éliminer la compétitivité des lieux à se faire bombés. L’effet rassembleur que sa mort a susciter a, pour un moment, créé des espaces de solidarité. À voir pour combien de temps ça va durer…


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